Ecrire le regard : Olive Dupont

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(Olive) Dupont ou les vertiges du sens: la peinture entre chien et loup

 

Lancinante est la situation du jeune peintre en cette fin de siècle. Le " tout est dit et l'on vient trop tard" de La Bruyère semble n'avoir jamais sonné aussi vrai que maintenant et que pour la peinture, tant le modernisme semble avoir épuisé tous les possibles.

Les choses se compliquent encore du fait que le 1’univers médiatique et publicitaire a largement pillé, digéré, prostitué les révolutions esthétiques et que le moindre logo, la plus infime étiquette, se croient obligés de singer Mondrian ou tel autre monstre sacré de l'art moderne, en prenant soin, toutefois, d'en gommer les aspérités.

Parallèlement l'on tend vers un refoulement généralisé de la peinture, désormais taxée de formalisme si peu qu'elle revendique son autonomie. Dans ce refus hautain et quelque peu moralisateur du formalisme on peut d'ailleurs déceler un repli généralisé de la gratuité désirante, un retour à la norme épaulé par la rationalité technocratique qui s'observe dans bien d'autres domaines.

S'il est vrai que la mise à plat post-moderne a contribué à briser les tabous avant-gardistes et à réhabiliter le sens, elle a aussi engendré une imagerie rivalisant d'allégeance au kitsch le plus régressif sous prétexte de retour au métier ou de je ne sais quelle distance ironique. Se proclame en tout cas plus que jamais la « mort de la peinture ».

Dans ce contexte (Olive) Dupont a décidé de continuer à peindre en n’ignorant rien des embûches auxquelles il s'expose.

En effet, profondément peintre, il se refuse néanmoins à confiner la peinture dans le superbe isolement narcissique dont elle a cru un moment conquérir le royaume et se pose à nouveau le problème de la représentation, du contenu extrinsèque qu'on avait cru trop facilement pouvoir évacuer; mais l’inconfort est maintenant total puisque depuis longtemps la mimesis a perdu son innocence et qu’on ne peut plus peindre au premier degré un chapeau, ou un oiseau: le signe peint est désormais chargé de tous les détournements et déconstructions que lui a fait subir un siècle et demi de modernité; le signe graphique s’est immiscé dans le champ du tableau et vient encore en compliquer la lecture.

C’est cet entrechoquement des langages et leur rôle dans la représentation que la peinture d’(Olive) Dupont met en scène, en articulant un jeu subtil et vertigineux entre trois systèmes de signe: la picturalité, l’image, l’écrit, chacun empiétant sur l’autre, s’en parant, le détournant.

Par exemple, dans une toile récente, apparaît, péremptoire dans sa monumentalité, le signe-image d’un chapeau, silhouette simplement esquissée d’un épais trait noir, forme presque vide, presque symbolique, sur la crudité d’un fond orange. Une représentation plus sensuellement mimétique est cependant esquissée avec la tresse du chapeau : la trace verdâtre du pinceau laisse entrevoir l’idée d’une texture, suggère des plis. Mais la trace se continue au delà du chapeau, niant l’image et réaffirmant la peinture. A quoi fait écho, sous la tresse, la vibration d’une tache rouge-sang dont on ne sait si elle figure une ombre incongrue, confère une note purement plastique ou ajoute la tonalité tragique de sa couleur significative.

Le même jeu complexe se trame, sur la même toile, avec les mots. Ecrits à l’envers, ils perdent de leur lisibilité et gagnent ainsi en autonomie formelle et donc picturale mais leur dimension plastique est encore soulignée par les variantes du graphisme: en haut, la typographie rigide des caractères met en relief la gestualité du mot manuscrit au bas de la toile. La charge picturale du mot « révolte » s’accentue par la boucle d’un «  o » et d’un « l » dont les vides subissent un traitement plastique particulier : clin d’œil, humour incongru (qu’est-ce que cela vient faire là?) Cette « révolte molle », que revendiquent les mots de la toile est un refus de l’hémiplégie qu’on voudrait imposer au peintre en le sommant de choisir entre la picturalité, la mimesis et le sens.

Ou bien, dans telle pièce de la série des « chut! », c’est la picturalité qui devient image et illusion: le geste brutal et hasardeux du pinceau mime un écroulement liquide, ouvre un gouffre où va chuter le mot « chut », détournant du même coup son sens: le collapsus de la masse colorée figure ainsi la confusion sémantique; la peinture prend le relais des signes qui vacillent dans leur signification.

Ailleurs encore, par exemple dans la toile où est écrit: ( encore pie ), le jeu de mot n’est que l’emblème redondant du jeu des formes en demi-cercle dont les déclinaisons successives prennent tantôt la figure de la parenthèse, tantôt celle de la griffe de l’oiseau, tantôt un croissant de lune ou la mutité d’un signe géométrique.

Transposés dans le domaine littéraire, cette mise en abyme et en tension des signifiés et des signifiants, ce travestissement de l’un en l’autre, n’est pas sans évoquer le jeu de distanciation et de dédoublement auquel un écrivain comme Queneau soumet le texte et la narration : textualité et picturalité jouent de même à cache-cache avec la représentation.

Ainsi la peinture d’Olivier Dupont se développe-t-elle « entre chien et loup » (c’est le thème d’une de ses séries), dans un ballet sémiologique qui tour à tour exhibe puis brouille le mot, la chose, son image et la subversion de celle-ci par les formes et les couleurs qui elles-mêmes se prêtent au jeu des illusions et des transferts d’identité. Le touillage des signes qui réunit affirmation et démenti, présence et disparition, matérialité et illusion, qui transmute les éléments, fait de la toile une page de poésie visuelle qui d’abord inquiète puis grise et libère.

Christian Perrier, 1999