Ecrire le regard : Bambagioni

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D'abord ce lieu commun nécessaire : que cette peinture, plus qu'une autre, devrait se passer de mots; que ces mots ont vocation à s'effacer, murmures transitoires, devant l'évidence des toiles.

A partir d'où il convient d'enfoncer le clou de cette autre vérité qui va mieux en le disant : affirmer que le travail de Bambagioni est essentiellement peinture, ce n'est pas simplement énoncer une évidence, c'est attester un choix esthétique, voire ascétique; c'est dire que sa peinture n'illustre rien, ne raconte pas, qu'elle existe par elle-même à travers son seul langage qui est avant tout sensible.

Ce qui, en ces temps où sourd plus que jamais "la haine de l'art", où tous, de TF1 au plus retiré des bonimenteurs ne jurent que par "le sens", "l'éthique", pour masquer le triomphe de la technique et la peur ou l'infirmité des sens, expose à être mal vu.

Mais le terrain ainsi balisé, il nous faut pointer ce qui nous paraît l'essentiel.

C'est d'abord, sur la toile, ce geste bien souvent visible, cette empreinte du pinceau pour manifester le processus de la peinture mais comme traces du temps, strates des visitations successives du peintre, glacis de la mémoire.

Parfois ces traces affleurent en motifs répétés, vaguement floraux, souvent minés déjà par l'effacement. Si l'on repère la répétition du motif dans la modernité récente à travers notamment Matisse ou plus récemment Viallat, il semble que pour Bambagioni, il faille chercher plus avant des échos, évoquer des bordures de fresques, des florilèges d'enlumineurs, des cloisonnements d'imageries romanes, scandant l'espace, marquant la frontière entre profane et sacré.

Et la couleur est à elle seule chargée de mémoire : ce sont des rouges toscans, des noirs de procès d'inquisition ou d'obsèques royales, des bruns ou des roses transmis par des confréries, tirés d'une science de guilde, des jaunes de blasonneurs...

En fait, Bambagioni se souvient de ses ancêtres italiens bâtisseurs de cathédrales et de palais aux architectures platoniciennes. Ceux-ci tutoyaient Dieu en d'impeccables tectoniques dont il tâche de retrouver les nombres en articulant sur la toile des opéras de géométrie, des symphonies de charpentes, tronqués ou basculant pour mieux suggérer les espaces grandioses qu'un jour on a cru voir.

La peinture de Bambagioni n'est pas "meta-", ou "anti-"; elle ne cède pas au piége de la répulsion-fascination face aux joujoux de l'époque. Elle ose simplement être lyrique et se déploie comme un grand chœur silencieux, modulant les vagues du temps.

Christian Perrier, janvier 1998